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Les pangolins, mammifères les plus braconnés au monde, désormais protégés

TO GO WITH AFP STORY BY SUSAN NJANJI Zimbabwe game reserve guide Matius Mhambe touches ”Marimba", a female pangolin weighing 10kgs that has been nine years in care at Wild Is Life animal sanctuary just outside the country's capital Harare, on September 22, 2016. They are ordinarily reclusive and often don't make the headlines, but pangolins are the world's most heavily trafficked mammal and conservationists want their protection scaled up. Demand for pangolin meat and body parts is fuelling a bloodbath and driving the secretive scaly ant-eating mammals to near extinction. / AFP PHOTO / Jekesai Njikizana

Il a hérité du titre peu envié de mammifère le plus braconné au monde. Le pangolin, menacé d’extinction en raison de ses écailles qui en font un animal unique au monde mais également la source de tous les trafics, vient de voir son horizon se dégager. Mercredi 28 septembre, les 183 Etats membres de la Convention internationale sur le commerce d’espèces sauvages menacées d’extinction (Cites), réunis pour douze jours à Johannesbourg (Afrique du Sud), ont décidé de lui accorder le plus haut degré de protection : le fourmilier d’Afrique et d’Asie du Sud-Est a été inscrit à l’annexe I de la Cites, qui interdit le commerce international des espèces menacées d’extinction. Il figurait jusqu’à présent à l’annexe II, qui autorise, en le réglementant, le commerce des espèces vulnérables.

« C’est un immense succès et une rare bonne nouvelle pour l’une des espèces les plus menacées au monde, s’est réjouie dans un communiqué Ginette Hemley, la chef de la délégation du Fonds mondial pour la nature (WWF). Cette protection totale écarte toute question relative à leur commerce légal et rendra la tâche plus difficile aux trafiquants qui seront plus lourdement sanctionnés. »

Un million de pangolins vendus illégalement

Ces animaux étranges, jusque-là dans l’ombre d’autres espèces braconnées plus « emblématiques » comme les éléphants ou les rhinocéros, restent méconnus du grand public et des chercheurs, incapables de donner une estimation de leur population mondiale. Les experts préviennent malgré tout que leur disparition modifierait l’écosystème des forêts tropicales, en augmentant les populations de fourmis et de termites dont ils se nourrissent avec leur interminable langue – aussi longue que leur corps.

Reste une certitude : les pangolins, tous classés sur la liste rouge des espèces menacées d’extinction en 2014, font l’objet d’un véritable massacre. Plus d’un million d’entre eux ont été chassés et capturés au cours de la dernière décennie, rappelle le Fonds international pour la protection des animaux (IFAW), et ce « en dépit d’un embargo sur le commerce international des quatre espèces de pangolin asiatique » entré en vigueur en 2000.  « A ce rythme d’ici dix ans, tous les pangolins pourraient être rayés de la carte », avait prévenu la délégation nigériane à l’origine de la résolution de la Cites. En 2007, la Chine avait quelque peu régulé le commerce de ses écailles, qui ne peuvent plus être utilisées que dans certains hôpitaux et pour la fabrication de médicaments brevetés. Mais le commerce illégal se poursuit.

Indonesian customs officials display the seized shipment of 1,390 kilograms of frozen pangolin bound for Singapore during a ceremony destroying the seized illegal shipment at the Surabaya customs office in East Java province on July 8, 2015. Pangolin, the scaly mammal that feeds on ants and termites are listed as critically endangered under the International Union for Conservation of Nature (IUCN) due to high levels of hunting and poaching for its meat and scales, which is primarily driven by exports to China. AFP PHOTO / JUNI KRISWANTO / AFP PHOTO / JUNI KRISWANTO

Tous les mois, les douanes de pays asiatiques, mais aussi françaises ou américaines, découvrent des centaines de peaux de pangolins, des tonnes de viande ou des kilos d’écailles dans des bagages ou des camions. Dernière saisie en date : fin août, 657 fourmiliers congelés, dissimulés dans les congélateurs d’une maison, ont été trouvés par la police indonésienne sur l’île de Java. Ces animaux, qui proviennent principalement de Malaisie, d’Indonésie et du Vietnam en Asie, et du Nigeria et du Cameroun en Afrique, sont essentiellement destinés aux tables chinoises et vietnamiennes.

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Principaux itinéraires de contrebande des écailles de pangolin basées sur les saisies réalisées par la Chine entre 2007 et 2016. Source : Traffic

Pseudo vertus thérapeutiques ou aphrodisiaques

Leur chair considérée comme délicate, mais aussi leurs os et leurs organes, y sont très prisés. Selon les défenseurs des pangolins, des restaurateurs peuvent dépenser jusqu’à 1 750 euros par animal pour en proposer à leurs clients. Des guérisseurs prêtent aussi à ses écailles en kératine – la même matière que la corne de rhinocéros ou les ongles humains –ainsi qu’à son sang des vertus thérapeutiques ou aphrodisiaques – infondées, faut-il le rappeler. Enfin, dans certaines cultures traditionnelles africaines, l’animal est connu pour éloigner le mauvais œil.

A wildlife officer displays a pangolin, also known as the white ant eater, 29 June 2001 in Amritsar. The young mammal fell down a well and was about to be killed by ignorant villagers. The pangolin is an endangered species protected in the wildlife act and has almost been wiped out in north India. AFP PHOTO/Sanjeev CHAWLA / AFP PHOTO / SANJEEV CHAWLA

Solitaire et vulnérable, le pangolin est une proie facile pour les braconniers. L’animal, qui pèse entre 2 et 35 kilos et mesure entre 30 et 80 cm selon l’espèce, se roule en boule quand il est menacé : les contrebandiers n’ont alors plus qu’à le ramasser et l’enfermer dans un sac. En Afrique et en Asie, les trafics de pangolins empruntent les mêmes routes que ceux de cornes de rhinocéros ou de peau, d’organes et d’os de fauves, également au menu de la Cites jusqu’au 5 octobre.

« La lutte ne s’achève pas ici. Les pays parties à la Cites doivent maintenant se mobiliser pour que la décision soit appliquée, prévient Ginette Hemley, du WWF. Le commerce illégal sera toujours une menace pour les pangolins tant que la demande de viande et d’écailles persistera. » D’autant que l’interdiction votée par la Cites ne concerne pas les commerces nationaux, qui restent du ressort des Etats.

Audrey Garric

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Photo : Jekesai Njikizana / AFP

Le calvaire des animaux transportés sur des milliers de kilomètres jusqu’en Turquie

20160625_TR_CP_23_BG-PB0844EB_Pimk (4)Qui n’a pas croisé sur l’autoroute ces camions transportant des veaux ou des porcs, entassés les uns contre les autres, sur deux voire trois étages, dans des conditions des plus précaires ? En parallèle de la campagne contre les abattoirs menée par L214, une autre ONG de défense du bien-être animal, la Britannique Compassion in World Farming (CIWF), continue son combat pour dénoncer un aspect différent de la maltraitance animale, moins médiatisé mais tout aussi crucial : les transports d’animaux vivants sur de longues distances. Lundi 26 septembre, elle a publié une nouvelle vidéo dévoilant les conditions sordides de bovins convoyés depuis différents pays européens (France, République Tchèque, Allemagne, Autriche, Hongrie, etc) vers la Turquie, pour y être engraissés puis abattus.

Cette enquête a été réalisée entre le 23 et le 29 juin par les associations allemande, néerlandaise et suisse Animal Welfare Foundation, Eyes on Animals et Tierschutzbund Zürich, qui ont inspecté 109 camions transportant près de 6 000 broutards (jeunes veaux mâles sevrés qui se nourrissent de lait maternel et d’herbe) et vaches gestantes. Contrairement aux précédentes vidéos, qui filmaient les transports des animaux jusqu’à la Turquie, ou encore les voyages interminables de jeunes veaux à travers l’Europe, les enquêteurs ont cette fois posé leur caméra à Kapikule, à la frontière bulgaro-turque.

Se nourrir des excréments

Après plusieurs milliers de kilomètres, les bovins, en provenance de toute l’Europe, s’y retrouvent bloqués des dizaines d’heures – jusqu’à dix jours – sans possibilité de sortir des camions. Les températures peuvent atteindre 38 °C et les systèmes d’abreuvement ne sont souvent pas adaptés ou souillés. Déshydratés, les animaux lèchent désespérément les barreaux. D’autres s’effondrent. Faute d’aliments, les bêtes vont jusqu’à se nourrir de leurs excréments. Les animaux malades ou blessés sont abandonnés au milieu de leurs congénères.

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Durant la semaine d’enquête, cinq femelles gestantes donnent naissance à leur petit dans les camions. L’une d’entre elle subit une césarienne en pleine rue. Les employés tentent de la remettre dans le camion, sans l’avoir recousue, avant de l’abattre dans la rue, pleinement consciente. Les bêtes partent ensuite vers des centres d’engraissement ou continuent leur voyage vers le Proche-Orient.

« Ce sont des images épouvantables, qui montrent des animaux dans de grandes souffrances, avec des infrastructures et des contrôles totalement défaillants. Et le tout en violation des réglementations françaises et européennes, dénonce Léopoldine Charbonneaux, directrice France de CIWF. Pourtant, ni la Commission européenne ni les Etats membres n’interviennent. »

Quatorze heures de transport

Un règlement européen de 2005, relatif à la protection des animaux pendant le transport, pose en effet comme principe que « nul ne transporte ou ne fait transporter des animaux dans des conditions telles qu’ils risquent d’être blessés ou de subir des souffrances inutiles ». Il stipule en particulier que, pour les veaux sevrés, la durée de voyage ne doit pas dépasser quatorze heures, renouvelables, avec une pause d’une heure « notamment pour être abreuvés et, si nécessaire, alimentés ».

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« Etant donné que les règles minimales de bien-être animal ne sont pas respectées, nous demandons l’arrêt des transports longue distance hors de l’Union européenne, et une limite à 8 heures au sein de l’UE, poursuit l’association, qui propose aux internautes d’écrire au ministre de l’agriculture, Stéphane Le Foll, afin de l’inciter à stopper les exportations vers la Turquie. Il faudrait restructurer la filière française pour engraisser les bovins chez nous afin d’exporter de la viande plutôt que des animaux vivants. »

80 000 bovins français exportés en Turquie en 2015

Si les enquêteurs n’ont inspecté qu’un seul camion français – ainsi qu’un camion italien transportant des bêtes françaises –, l’Hexagone n’en demeure pas moins le troisième exportateur d’animaux vivants dans l’Union européenne et le premier en dehors de l’UE, principalement vers la Turquie avec 80 000 têtes en 2015, selon les chiffres d’Eurostat. Ces volumes se sont toutefois effondrés cette année, en raison de cas de fièvre catarrhale ovine chez des bovins, qui ont conduit Ankara à revoir à la baisse ses importations.

« Il est vrai que nous avons des contacts avec la Turquie, qui cherche à constituer un cheptel, mais nous exportons beaucoup plus de bovins vers l’Italie, avec 498 000 veaux sevrés sur les sept premiers mois de l’année 2015 », indique-t-on du côté de la Direction générale de l’alimentation (DGAL), qui précise que l’essentiel des transports français s’effectue par bateau – sans que l’on sache si les animaux sont mieux traités. « Pour la voie terrestre, empruntée depuis fin 2014, nos agents ont des consignes de ne pas signer des carnets de route qu’ils ne jugent pas crédibles, mais la route est longue : il peut toujours y avoir des infractions une fois qu’ils ont franchi la frontière », reconnaît la DGAL.

Le CIWF, qui regrette des « contrôles trop peu nombreux et laxistes », se réjouit toutefois d’un « début de prise de conscience » : le 29 août s’est tenue la première journée mondiale de mobilisation contre le transport d’animaux vivants, avec comme mot d’ordre : « Des animaux, pas des marchandises ! »

Audrey Garric

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Un chasseur tue un ours avec une lance, la vidéo choque le Canada

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C’est un lancer de javelot très éloigné de l’éthique sportive qui prévaut aux Jeux Olympiques de Rio. Dans une vidéo diffusée sur Internet, un chasseur américain se filme tuant un ours noir affamé, à l’aide d’une lance, dans une forêt de l’Etat canadien de l’Alberta. Les images, vues plus de 200 000 fois, ont suscité la colère et l’indignation sur les réseaux sociaux. Mardi 16 août, les autorités de la province ont promis de bannir cette pratique « archaïque » à l’automne.

La vidéo de 13 minutes, tournée en mai, a été postée le 5 juin sur la chaîne YouTube du chasseur, Josh Bowmar, un bodybuilder et gérant d’un club de fitness de l’Ohio (Etats-Unis), âgé de 26 ans. Retirées du site lundi, face au tollé, les images ont été rediffusées mardi par les télévisions canadiennes.

On y voit un ours s’approcher d’un appât placé par le chasseur, embusqué à proximité, à une douzaine de mètres. L’ancien champion de javelot projette alors sur sa proie une lance massive, équipée d’une caméra GoPro. L’animal est touché, l’homme exulte : « Je viens de transpercer un ours ! Il tombe. C’est le plus long jet que je n’aurais jamais pensé pouvoir faire. » Il ajoute encore, fièrement : « Je viens de réussir quelque chose dont je ne suis pas sûr que quelqu’un ait déjà fait : abattre un ours avec une lance. Je l’ai fumé. »

La nuit sur le point de tomber, le chasseur quitte les lieux, avec sa femme qui a filmé la scène – et a également tué un ours à l’arc. Il y revient le lendemain, accompagné de trois comparses, pour retrouver l’ours qui gît à une cinquantaine de mètres du lieu où il a été atteint. Les rires fusent.

Sur les réseaux sociaux, l’heure est davantage à la colère et au dégoût, face à cet épisode qui n’est pas sans rappeler la chasse au lion Cecil, au Zimbabwe, par le dentiste américain Walter Palmer. De nombreux internautes ont également cédé à la loi du talion et le chasseur a reçu des milliers de menaces de mort…

« Ce type de chasse, archaïque, est inacceptable », a fait savoir le ministère de l’Environnement et des parcs de l’Alberta, qui lance également une enquête pour savoir s’il y a lieu de poursuivre le chasseur. Le président de l’association de chasse et de pêche Fish and Game de l’Alberta, Wayne Lowry, a même déclaré que la province devrait imposer une loi pour empêcher ce genre de pratique à l’avenir. Une technique déjà illégale en Ontario, la province la plus peuplée du Canada.

« C’était une mort éthique et personne ne se soucie plus de ces animaux que nous autres chasseurs. La lance est utilisée pour chasser depuis la nuit des temps », a rétorqué Josh Bowmar dans un email à Reuters. Il soutient que la lance est une arme plus « humaine » que l’arc, avec lequel il chasse habituellement. « La chasse à la lance donne à l’animal une plus grande chance de s’échapper, puisque notre distance éthique de mise à mort est inférieure à 10 yards [0,9 mètre]« , précise-t-il auprès du Guardian, ajoutant que toutes les parties du plantigrade ont été utilisées, et que sa viande a été mangée.

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La chasse à la lance est actuellement autorisée en Alberta. L’an dernier, 19 % des 119 000 chasseurs de gros gibier de la province – qui compte 40 000 ours bruns – ont acheté des permis de tir à l’arc, selon les chiffres du gouvernement rapportés par Reuters. Aucune donnée n’a en revanche été fournie sur le tir à la lance. Selon les chiffres des autorités locales, la chasse et la pêche, qui représentent une des « grandes attractions » de l’Alberta rurale, s’avèrent des activités très lucratives, ayant généré, de manière directe et indirecte, une valeur économique de 800 millions de dollars en 2008, dont 300 millions pour la seule chasse.

Audrey Garric

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Non, Pizza n’est pas l’ours polaire le plus triste au monde

ourspolaireIl est installé sous des dizaines de néons bleus, exposé aux selfies des touristes, dans un petit enclos à l’hygiène douteuse ; de quoi lui donner le surnom de « l’ours polaire le plus triste au monde » dans la presse. Les conditions de captivité de Pizza, détenu dans un parc à thème au sein d’un centre commercial de Canton, dans le sud de la Chine, suscitent l’indignation sur les réseaux sociaux et dans les médias. Animals Asia, une association de défense des animaux, a lancé une pétition en ligne pour fermer le parc, qui a déjà reçu plus de 430 000 signatures. Le directeur de l’établissement, contraint de rencontrer l’ONG sous la pression de l’opinion publique, a promis « une meilleure vie et des améliorations pour ses animaux » – notamment des bélugas, des morses ou encore des renards arctiques.

(Source : Animals Asia sur Vine)

En réalité, Pizza est loin d’être le seul ours polaire à subir des conditions de captivité contraires à ses besoins physiologiques. L’Association mondiale des zoos et aquariums (WAZA), qui chapeaute 300 établissements, comptabilisait 180 ours polaires captifs dans le monde en 2009. L’un d’entre eux, Arturo, un mâle détenu à Mendoza en Argentine, décédé le 3 juillet, avait déjà été surnommé « l’ours polaire le plus triste au monde ».

La France enregistre, elle, dix Ursus maritimus dans des enclos : trois au zoo de Mulhouse (Haut-Rhin), trois au Marineland d’Antibes (Alpes-Maritimes), deux au zoo de La Palmyre (Charente-Maritime) et deux au zoo de La Flèche (Sarthe) – dans lequel des « Arctic lodges » de luxe permettent d’observer les plantigrades depuis une « large baie vitrée panoramique » accolée au bassin.

Conditions impossibles à reproduire

« Les ours polaires ne peuvent pas vivre dans des zoos, assure le géographe Farid Benhammou, coauteur de Géopolitique de l’ours polaire (Editions Hesse) avec Rémy Marion. Ce sont des animaux qui ont besoin de parcourir plusieurs dizaines de kilomètres par jour et des milliers à l’année. Le milieu arctique dans lequel ils évoluent est très varié, entre la mer, la banquise, la terre ferme, les steppes ou les rocailles. Surtout, l’eau reste très froide, au maximum 5 °C l’été. »

Des conditions impossibles à reproduire en captivité. Le Marineland d’Antibes, par exemple, se targue d’avoir investi 3,5 millions d’euros pour créer un « espace de 2 200 m² » pour ses ours polaires (ce qui équivaudrait à 47 x 47 m si l’enclos était carré), « l’un des rares en Europe à être alimenté en eau de mer, filtrée et maintenue à 14 °C toute l’année », selon son site Internet. Résultat, pour le géographe, beaucoup d’ours deviennent névrotiques et montrent des comportements stéréotypés dans les zoos.

A ces critiques, les zoos assurent, de leur côté, jouer un rôle de conservation des espèces menacées et d’éducation et de sensibilisation du public. « Avec l’intégration de cette espèce, Marineland marque son engagement pour la conservation des espèces menacées, indique l’établissement. C’est avec une volonté de sensibilisation à la biodiversité et à la fragilité de son équilibre que le parc a décidé de diversifier son patrimoine animalier. »

Des arguments balayés par de nombreux experts et associations. En 2012, après enquête de trois ans dans 21 pays, la Born Free Foundation présentait au Parlement européen un rapport montrant qu’une majorité de zoos d’Europe manquaient à leurs obligations légales, tant pour la conservation des espèces et l’éducation du public que pour le bien-être des animaux.

« Les zoos se sont emparés de ce concept d’animal menacé, voire en voie de disparition, pour drainer vers leurs parcs le maximum de public, juge Farid Benhammou. Leur présence, et la mise en scène des naissances sont des opérations essentiellement mercantiles. »

Une réintroduction qui ne fonctionne pas

Surtout, la réintroduction d’animaux captifs dans leur milieu naturel n’a jamais vraiment fonctionné, à quelques exceptions près (le vautour fauve en France, les bisons d’Amérique et d’Europe et le cheval de Przewalski, en Asie et en Europe). « La réintroduction est un leurre, juge Eric Baratay, professeur d’histoire à l’université de Lyon et spécialiste de la question animale. En raison du phénomène de dérive génétique, les animaux qui sont en captivité depuis plusieurs générations ne ressemblent plus à leurs ancêtres sauvages et vont donc avoir énormément de mal à se réinsérer. D’autant que l’on n’est souvent pas parvenu à préserver leur milieu naturel. »

C’est bien là tout le paradoxe de l’histoire. Les zoos dépensent des sommes faramineuses dans des programmes destinés à la reproduction et la réintroduction d’espèces sauvages, quand la priorité est d’empêcher la destruction de leurs espaces naturels, sous l’effet du changement climatique, de la déforestation ou de l’urbanisation.

La survie de l’emblématique ours polaire est ainsi menacée en raison du recul de la banquise arctique entraînée par le réchauffement. La population d’Ursus maritimus, classée comme « vulnérable » sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), s’élèverait à 26 000 individus (entre 22 000 et 31 000) répartis en 19 sous-espèces, essentiellement au Canada, selon les dernières estimations de novembre 2015. Les effectifs pourraient baisser de 30 % d’ici à 2040 si rien n’est fait pour enrayer le réchauffement climatique. « L’ironie, relève Farid Benhammou, c’est que les installations réfrigérées des zoos qui détiennent des ours polaires consomment de l’énergie et donc génèrent les gaz à effet de serre qui détruisent l’habitat naturel de ces animaux et provoquent leur disparition. »

Le plus surprenant dans cette histoire est que les zoos sont encouragés à développer leur population par l’un des plus grands experts de l’ours polaire, l’Américain Steven Amstrup. Un scientifique à la fois membre du groupe des spécialistes de l’ours polaire auprès de l’IUCN, qui valide notamment les effectifs des populations de cette espèce, et directeur scientifique de la plus importante association dédiée à la protection des ours polaires, Polar Bear International, qui récolte des fonds en annonçant la fin prochaine de l’espèce.

Audrey Garric

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Dans les cirques chinois, des méthodes de dressage cruelles et violentes

Bear cubs were chained to a brick wall and forced to stand upright, putting them at risk of choking or hanging.

Des animaux terrorisés frappés, fouettés, enchaînés aux murs ou enfermés dans des cages. Dans une vidéo diffusée lundi 18 juillet, que Le Monde a pu consulter, l’association PETA révèle des méthodes de dressage des bêtes cruelles et violentes, ainsi que des conditions de vie « insupportables », dans les cirques de la ville de Suzhou, dans l’est de la Chine. Cette métropole proche de Shanghai, surnommée la « capitale mondiale du cirque », accueille 300 chapiteaux à l’année et des milliers d’animaux entraînés pour la piste. Une activité qui se fait, selon l’enquête de l’association, aux dépens de leur bien-être et de leurs besoins physiologiques.

Les images, les premières du genre, ont été tournées l’an dernier en caméra cachée par PETA Asie, dans 10 cirques et établissements de dressage. Elles montrent des oursons avec des chaînes autour du cou, forcés de rester debout sur leurs pattes arrière pendant des heures sous peine de s’étrangler. D’autres doivent tenir en équilibre sur une planche-balançoire ou marcher avec les pattes avant sur des barres parallèles. Tous crient, grognent et gémissent. Les grands félins tournent en rond dans des cages bien trop petites pour eux ou, lors de l’entraînement, sont contraints de se tenir en équilibre sur des ballons ou sauter à travers des cerceaux. Les dresseurs les traînent, les frappent, les fouettent et donnent des coups de pied aux animaux pour les faire obéir.

« Les animaux sauvages ne comprennent pas et ne veulent pas exécuter ces numéros qui n’ont pour eux aucun sens, ne sont pas naturels et sont souvent douloureux, mais ils sont obligés de les répéter encore et encore, sinon ils risquent d’être battus ou pire, déclare Isabelle Goetz, porte-parole de PETA en France. Mais ce genre de cruauté n’est pas inhérente à la Chine. Partout, les zoos emploient l’intimidation et la punition pour contrôler les animaux et les enferment dans des cages minuscules, des caravanes ou des wagons. »

Tigers were confined to barren cages.

Interdictions dans plusieurs pays

Des pratiques que certains pays refusent. En 2014, la Belgique a interdit les animaux sauvages dans les cirques. « Ces établissements ne respectent pas les normes en matière de détention des animaux, que ce soit l’hébergement ou le transport, expliquait alors au Monde Bruno Cardinal, conseiller scientifique pour le Conseil du bien-être animal, qui dépend du ministère belge de la santé publique. Les animaux sauvages doivent également pouvoir exprimer une série de comportements propres, tels que la fuite ou encore la recherche d’alimentation, ce qui n’est pas non plus possible dans l’enceinte d’un cirque. »

En Europe, l’Autriche et la Grèce (et la Catalogne en Espagne) ont également banni les animaux sauvages des chapiteaux tandis qu’une interdiction partielle – pour certaines espèces – existe en Allemagne, Hongrie, Danemark et Suède. La France, pays de grande tradition circassienne qui compte une centaine de troupes itinérantes, va-t-elle à son tour légiférer sur ce sujet ? La question divise. De nombreuses municipalités ont déjà pris des interdictions en ce sens, que ce soit Ajaccio (Corse-du-Sud), tout récemment, ou, bien avant, Montreuil et Bagnolet (Seine-Saint-Denis) ou Tourcoing (Nord). L’association PETA appelle d’ailleurs les citoyens à demander à leur maire d’interdire de tels spectacles dans leur ville.

« Ces villes restent minoritaires, rétorque Gilbert Edelstein, le PDG du cirque Pinder et président du syndicat national du cirque. Les lois en France sont strictes et on les respecte. Nos animaux sont bien traités et ne sont pas malheureux. Sans compter que toutes nos bêtes sont nées en captivité : elles ne tiendraient pas longtemps dans la nature. » Et d’asséner : « Un cirque sans animaux, ça n’est pas vraiment un cirque. »

This monkey, named Xiaohua by the investigator, was dragged and yanked around by a rope around her neck.

Quelques efforts ont certes été réalisés : depuis le 18 mars 2011, un arrêté durcit la réglementation française datant de 1978. Parmi les mesures prises, les cages intérieures abritant des tigres doivent mesurer un minimum de 7 m2 par animal, les éléphants doivent être attachés par des chaînes matelassées ou avoir accès au minimum une heure par jour aux installations extérieures (minimum de 250 m² pour trois animaux maximum) et les otaries et lions de mer doivent bénéficier de piscines intérieures et extérieures.

« C’est clairement insuffisant et personne ne peut vérifier que cette réglementation est appliquée, surtout dans les cirques itinérants, réagit Isabelle Goetz. On reste dans une optique d’exploitation des animaux en dépit de leurs besoins fondamentaux. » Des conditions de détention également dénoncées par l’ONG Code animal, spécialisée sur ce sujet, et la fondation 30 Millions d’amis, dont la pétition pour des cirques sans animaux sauvages a récolté plus de 160 000 signatures.

This tiger was forced to balance and walk on a ball while a trainer stood close by with a pole to hit and jab her if she failed to perform.

Ce débat autour du bien-être animal dans les cirques n’a jamais été véritablement tranché par les éthologues. « Une relation de complicité et d’amour peut se créer entre le dresseur et l’animal, estime la philosophe Vinciane Despret, professeur à l’université de Liège et spécialiste des relations homme-animal. Tout dépend du mode de dressage : certains s’opèrent selon un système de récompenses, de négociation et de douceur, tandis que d’autres fonctionnent avec des punitions et peuvent s’avérer violents. » Quant aux conditions de transport et d’hébergement « très difficiles pour les animaux dans les cirques itinérants », elles pourraient être « améliorées si toutes les troupes avaient des cirques d’hiver, disposant d’un espace suffisant », juge-t-elle.

« Il peut effectivement y avoir une relation qui se noue entre l’humain et le cheval par exemple, mais ce n’est pas la réalité du dressage et de la captivité dans les cirques. Les animaux sauvages ne veulent pas être en contact avec les humains », rétorque Isabelle Goetz. Les cirques n’ont effectivement pas toujours accueilli des animaux exotiques : avant le XIXe siècle, les numéros faisaient intervenir des chevaux et des chiens, rappelle Vinciane Despret. Et le succès actuel des spectacles sans animaux, comme ceux du Cirque du soleil, prouve que l’option reste ouverte.

Audrey Garric

Photos : captures écran de l’enquête de PETA

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Pourquoi le Stade de France était-il envahi de papillons lors de la finale de l’Euro ?

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L’équipe de France peinait à sortir de son cocon. Eux déployaient leurs ailes partout. Sur la pelouse du Stade de France, des milliers d’indésirables ont perturbé le match final de l’Euro 2016, défiant le service de sécurité, martyrisant le maquillage des présentateurs et s’invitant même sur les ralentis.

 

[Vous l’avez vu ?]

Venu en bande, le papillon Gamma (Autographa gamma), un lépidoptère de la famille des Noctuidae, n’a cessé de susciter les commentaires tantôt amusés, tantôt agacés des fans. « C’est un papillon de nuit migrateur très commun en Europe, explique Rodolphe Rougerie, entomologiste au Muséum national d’histoire naturelle. A cette période l’année, il parcourt des milliers de kilomètres, depuis l’Afrique du Nord et le sud de l’Europe, pour chercher des régions plus fraîches vers le Royaume-Uni ou la Scandinavie. Lors de ces périples, ils se déplacent parfois en essaim. »

Totalement insensibles au choc Griezmann-Ronaldo (sans doute parce qu’il n’a finalement pas eu lieu), les insectes se sont pourtant rassemblés en nombre sous les puissants projecteurs du Stade de France. « On ne sait pas exactement pourquoi les papillons de nuit sont attirés par la lumière, note l’expert. L’une des hypothèses est qu’ils sont guidés par les sources lumineuses naturelles, comme la Lune ou les étoiles, et que les éclairages artificiels les perturbent. »

L’UEFA, de son côté, dément une quelconque opération de luminothérapie de la pelouse. « C’est une opération qui se pratique en hiver, une sorte d’UV effectué un mètre au-dessus des pelouses, pour faciliter leur pousse », indique-t-on du côté de l’organisateur de l’Euro. Quant aux projecteurs, ils sont normalement éteints à partir de 3 heures du matin. On ne sait donc pas d’où viennent les papillons, qui ont aussi envahi le stade annexe. »

Une autre option est envisagée : après un si long périple, dans une ambiance chauffée à blanc par plus de 80 000 supporteurs, les insectes ont « probablement cherché à s’alimenter et à boire », avance Rodolphe Rougerie. Repoussés par les tarifs prohibitifs de la buvette, ils ont donc préféré pomper l’eau de la pelouse ou celle de la sueur, voire des larmes des joueurs. Quitte à quelque peu dédramatiser l’instant émotion du match, lors de l’abandon de Cristiano Ronaldo.

Audrey Garric

Photo AFP

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Un rongeur australien, premier mammifère à disparaître à cause du réchauffement climatique ?

viewA moins que vous ne fassiez partie du cercle très restreint des scientifiques passionnés ou des éthologues les plus pointus, gageons que vous n’avez jamais entendu parler du Melomys rubicola. Pourtant, le nom de ce petit rongeur d’Australie pourrait entrer dans l’histoire comme la première espèce de mammifère à être anéantie par le changement climatique causé par l’homme.

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Il y a quarante ans à peine, des centaines de ces rats gambadaient sur Bramble Cay, une minuscule île inhabitée, située dans le détroit de Torrès qui sépare l’Australie de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Le mammifère, découvert par des Européens en 1845, était le seul endémique de la Grande Barrière de corail. Il évoluait uniquement sur cet îlot sablonneux, long de 340 mètres et large de 150 mètres, qu’il partageait avec des oiseaux marins et des tortues vertes.

Mais depuis 2009, l’animal n’a plus montré le bout de son museau. En 2014, une équipe australienne entreprend alors de retrouver sa trace. Du 29 août au 5 septembre, 900 pièges à mammifères sont posés, ainsi que 60 appareils photos à déclenchement automatique. Le rongeur reste introuvable.

Bramble Cay in 2011 - photo by Natalie Waller« La seule population connue de ce rongeur est désormais éteinte, en conclut l’équipe de scientifiques de l’université du Queensland et du département de l’environnement de l’Etat, dans un rapport publié mardi 14 juin. Cela représente probablement le premier cas documenté d’extinction d’un mammifère en raison du changement climatique d’origine anthropique. »

Inondations

En cause, selon les experts : l’élévation du niveau de la mer et la survenue d’événements météorologiques extrêmes plus intenses et plus fréquents ces dernières années, en raison du changement climatique. « Le facteur clé responsable de l’extinction de cette population est, de manière quasi certaine, les multiples inondations de l’île au cours de la dernière décennie, provoquant une perte d’habitat dramatique et peut-être aussi une mortalité directe des individus », explique Luke Leung, de l’université du Queensland et coauteur de l’étude.

La superficie de cet îlot, qui ne culmine qu’à trois mètres au-dessus du niveau de la mer, est passée de 4 hectares en 1998 à 2,5 ha en 2014, sous l’effet de l’érosion du vent, des vagues et des marées. En outre, la végétation herbacée, qui fournit à la fois la nourriture et un abri pour les melomys, s’est considérablement réduite, perdant 97 % de sa superficie en dix ans.

L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) confirme que le rongeur serait la première espèce de mammifère à succomber au changement climatique. « Aucun mammifère n’a à ce jour été répertorié comme disparu, sur notre Liste rouge des espèces menacées, en raison du changement climatique, avance Jamie Carr, du Programme mondial des espèces de l’UICN. Nous nous attendions malheureusement à ce que cette situation change. »

En 2015, l’UICN avait attribué notamment au réchauffement climatique la disparition du Geocapromys thoracatus, ou rat de Little Sawn Island, un autre rongeur, cette fois d’un atoll corallien du Honduras. Mais il était apparu qu’un chat introduit sur l’île était le principal responsable de cette disparition.

CU of Bramble Cay melomys (Melomys rubicola) on sand with vegetation, Bramble Cay, northern tip of the Great Barrier Reef,Torres Strait.  Image taken: 12/11/2002 | DIGITAL ORIGINAL

« Peu d’espèces sont seulement menacées par le changement climatique : elles sont le plus souvent soumises à des pressions diverses, analyse Franck Courchamp, écologue et directeur de recherches au CNRS. Reste qu’avec la hausse des températures mondiales, on peut craindre que l’exemple de ce rongeur soit le premier d’une longue série. Selon nos calculs, 10 000 îles pourraient être totalement submergées d’ici à la fin du siècle en raison de la montée des eaux. »

« Le changement climatique menace de nombreuses espèces, comme l’ours polaire, le renard arctique ou le phoque annelé, mais on ne connaissait pas encore de cas où il a joué un rôle déterminant dans leur disparition, car le réchauffement est une menace plus récente que d’autres impacts humains », complète Florian Kirchner, chargé de mission espèces menacées à l’UICN France.

6e extinction

Destruction de l’habitat naturel, surexploitation, introduction d’espèces invasives, pollutions… On estime que la biodiversité s’érode, sous la pression des hommes, à une vitesse plus de dix fois supérieure au rythme « naturel » des extinctions d’espèces. Pas moins de 130 000 espèces animales connues, soit environ 7 % de la biodiversité terrestre répertoriée, auraient été déjà rayées de la carte depuis le XVIIIe siècle, dans la plus grande discrétion pour l’écrasante majorité, selon une étude publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences en juin 2015. Une extinction de masse – la sixième –, qui s’est déjà accélérée et va encore s’aggraver du fait de la crise climatique.

Une espèce sur six – soit des millions au total – est menacée de disparaître d’ici à la fin du siècle sur tous les continents en raison du changement climatique, d’après une autre étude parue dans la revue Science en mai 2015. La hausse des températures va en effet forcer les espèces à migrer en altitude ou vers le nord, pour trouver des conditions plus favorables. De quoi bouleverser les écosystèmes et, surtout, sacrifier les plus vulnérables ou immobiles – comme les coraux ou les animaux des îles.

Il reste malgré tout un espoir pour les melomys de Bramble Cay. L’espèce pourrait avoir gardé un proche parent dans le delta de la rivière Fly, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, dont on suppose qu’elle serait originaire. Un postulat qui devra être confirmé par de nouvelles analyses. D’ici là, l’équipe de M. Leung préfère rester prudente – comme tout bon scientifique – en affirmant qu« il peut être prématuré de déclarer le rongeur éteint à l’échelle mondiale ».

Audrey Garric

Photos : université du Queensland

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Non, 150 000 manchots ne sont pas morts en Antarctique à cause d’un iceberg

Adelie penguins walk on the ice at Cape Denison in Antarctica, in this December 12, 2009 file photo. Seeds and plants accidentally brought to the pristine frozen continent of Antarctica by tourists and scientists may introduce alien plant species which could threaten the survival of native plants in the finely balanced ecosystem, especially as climate change warms the ice continent, said a report in the Proceedings of the National Academy of Sciences Journal published on March 6, 2012. To match story ENVIRONMENT-ANTARCTIC/SEEDS    REUTERS/Pauline Askin/Files    (ANTARCTICA - Tags: ENVIRONMENT ANIMALS) - RTR2YWTR

Près de 150 000 manchots Adélie décimés par un gigantesque iceberg. C’est la triste nouvelle relayée depuis quelques jours par tous les médias, jusqu’au très sérieux Guardian. Selon ces sites, une colonie de l’est de l’Antarctique aurait vu son existence bouleversée par l’échouement d’un iceberg de 100 km2 – soit la superficie de Paris. Il les aurait contraints à faire un détour de 60 km pour aller chercher leur nourriture, entravant leur processus de reproduction. Résultat : la population de la colonie se serait effondrée à 10 000 individus en décembre 2013, contre environ 160 000 en février 2011. La réalité est beaucoup plus nuancée, et les manchots sont plus probablement déplacés que morts.

A l’origine de cette information, initialement diffusée par le Sydney Morning Herald le 12 février : l’étude de chercheurs du centre sur le changement climatique de l’université de Nouvelle-Galles du Sud (UNSW) et du New Zealand’s West Coast Penguin Trust, publiée le 2 février dans Antarctic Science, une revue scientifique spécialisée éditée par Cambridge Journals Online.

Les auteurs ont étudié l’impact d’un iceberg géant nommé B09B, venu s’échouer sur la baie du Commonwealth, dans l’est du continent blanc, en décembre 2010 – et l’extension de la banquise côtière qui en découle – sur les comportements et capacités de reproduction des populations de manchot Adélie (Pygoscelis adeliae). Des comptages ont été réalisés en décembre 2013, lors d’une expédition scientifique le long de la côte, dans deux colonies de manchots, au cap Denison et sur les îles Mackellar.

Nulle mention de la mort de 150 000 oiseaux

Résultats : les chercheurs ont recensé « quelques milliers de manchots tout au plus, peut-être moins de mille » sur les îles Mackellar, contre 200 000 durant une précédente expédition en 1913 (« possiblement une surestimation »), et 80 000 couples en 2011. « Bien que le nombre de manchots Adélie a apparemment varié considérablement au cours du siècle dernier, en raison de facteurs inconnus, le recensement de 2013 reste nettement plus faible que ceux de 1997 et 2011 », écrivent les auteurs, qui parlent de « déclin catastrophique ». Au cap Denison, où ils évoquent plutôt une « redistribution », ils ont compté 5 520 nids occupés en 2013, contre 13 834 couples en 2011 et 10 000 oiseaux en 1931. Les chercheurs décrivent également « des centaines d’œufs abandonnés » et un sol « jonché de carcasses gelées de poussins de la saison précédente », tandis que les adultes apparaissent en « mauvaise condition ».

Two Adelie penguins stand on a block of melting ice atop a rocky shoreline at Cape Denison, Commonwealth Bay, East Antarctica, in this picture taken January 1, 2010. At age 34, Rachael Robertson accepted the biggest challenge of her life: to lead a large, 12-month expedition in Antarctica. Two months on, she found herself having to ask the team of 120 how they managed to get through a year's supply of condoms in just eight weeks. Robertson, a former chief ranger for the national parks service in Australia's Victoria state, spoke to Reuters about her book "Leading on the Edge" and how she developed a unique style of leadership using a technique called "no triangles". To match story BOOKS-ANTARCTICA/LEADERSHIP       Picture taken January 1, 2010.  REUTERS/Pauline Askin  (ANTARCTICA - Tags: ENVIRONMENT ANIMALS) - RTX18BUD

Nulle mention, en revanche, de la mort de 150 000 oiseaux, dont on aurait forcément retrouvé les carcasses gelées quelque part. Un des facteurs de confusion – au-delà de la tendance des médias à reprendre en boucle les mêmes informations – réside sans doute également dans le manque de clarté de l’étude, qui peine à établir des recensements précis et comparables.

« Je ne sais pas qui a commencé à diffuser cette information, mais nous n’avons jamais dit que 150 000 manchots étaient morts, prévient Kerry-Jayne Wilson, biologiste, professeure d’écologie néo-zélandaise et première auteure de l’étude. Les oiseaux ont probablement migré ailleurs, attendant des conditions plus favorables. »

Les œufs et les poussins affectés

Car une chose est sûre : l’iceberg bloqué dans la baie a modifié les modes de vie des manchots Adélie, en coupant leur accès à la mer. « Ces oiseaux ont besoin d’eau accessible dans les 2 ou 3 km de leur colonie », précisent les auteurs. Entre fin octobre et début février, les manchots nichent sur la côte et ont besoin d’être proches de l’océan pour ramener régulièrement de la nourriture (du krill essentiellement) à leurs poussins. Bloqués par l’iceberg B09B, les oiseaux des colonies du cap Denison et des îles Mackellar doivent désormais parcourir plus de 60 kilomètres « à patte » pour atteindre l’eau libre, ce qui est pour eux beaucoup plus coûteux en énergie que de nager.

« Ils sont capables de faire ces kilomètres à pied, et ne vont pas mourir de faim sur la banquise », précise Yan Ropert-Coudert, directeur de recherches au Centre d’études biologiques de Chizé (Deux-Sèvres) et secrétaire du groupe d’experts sur les oiseaux et mammifères marins du Comité scientifique pour la recherche antarctique. Pas la peine, donc, d’imaginer une file indienne de cadavres.

An Adelie penguin stands atop a block of melting ice near the French station at Dumont d’Urville in East Antarctica January 23, 2010. Russia and the Ukraine on November 1, 2013 again scuttled plans to create the world's largest ocean sanctuary in Antarctica, pristine waters rich in energy and species such as whales, penguins and vast stocks of fish, an environmentalist group said. The Commission for the Conservation of Antarctic Marine Living Resources wound up a week-long meeting in Hobart, Australia, considering proposals for two "marine protected areas" aimed at conserving the ocean wilderness from fishing, drilling for oil and other industrial interests. Picture taken January 23, 2010. To match story ANTARCTIC-ENVIRONMENT/    REUTERS/Pauline Askin  (ANTARCTICA - Tags: ENVIRONMENT POLITICS ANIMALS) - RTX14WB2

En revanche, les œufs et les poussins pâtissent de cette situation. Sachant que les manchots se partagent les tâches en ce qui concerne les soins à prodiguer aux petits (quand l’un est sur le nid, l’autre est en mer en quête de proies), le temps passé par l’un hors du nid a un impact sur le sort de l’autre et de la couvée. Ainsi, le parent d’astreinte sur le nid jeûne en attendant le retour de son partenaire. Si ce dernier tarde trop, le parent affamé préférera abandonner le nid pour assurer sa survie. S’il est relayé après avoir jeûné de longs jours, il mettra plus de temps pour restaurer ses réserves en mer et restera à son tour loin du nid plus longtemps… Un cercle vicieux qui affecte le succès reproducteur. « En 2013-2014 à Dumont-d’Urville [la base scientifique française], la banquise n’avait pas débâclé, obligeant les manchots à parcourir quelque 100 km sur la banquise pour trouver l’eau libre. Et le succès reproducteur avait été désastreux, aucun poussin n’avait survécu », explique le chercheur.

Migration des manchots

Alors qu’est-il arrivé à ces manchots adultes ? La présence de l’iceberg a fait de leurs sites de reproduction des endroits inhospitaliers, inhabitables. Et c’est là où le bât blesse. « Un bon site, avec par exemple un bon accès à la mer, est essentiel, précise Yan Ropert-Coudert. Et pour augmenter leurs chances de se reproduire dans les meilleures conditions, il leur a fallu probablement chercher un meilleur site. C’est finalement assez logique. » Voilà pourquoi la plupart des adultes ont vraisemblablement préféré aller se reproduire ailleurs. Et le fait qu’une colonie située non loin de l’iceberg en question, sur les îles Hodgeman, voit sa population augmenter appuie cette hypothèse – qui aurait pu être confirmée si les oiseaux avaient été équipés de GPS.

An Adelie penguin is pictured at Cape Denison, Commonwealth Bay, East Antarctica in this December 16, 2009 file photo. Scientists have discovered a new strain of avian flu in the Antarctic, after testing a group of Adelie penguins,  according to an Australian-based researcher. "We found that this virus was unlike anything else detected in the world," Aeron Hurt of the World Health Organization's Collaborating Centre for Reference and Research on Influenza told Reuters from Melbourne on May 6, 2014. Picture taken December 16, 2009.   REUTERS/Pauline Askin/Files   (ANTARCTICA - Tags: ANIMALS DISASTER ENVIRONMENT HEALTH) - RTR3O822

Quand, en conclusion de l’étude, les auteurs préviennent que la colonie de Cap Denison pourrait être éteinte d’ici à vingt ans, cela signifie donc simplement que les manchots ne reviendront plus sur ce cap rocheux pour se reproduire et non pas leur extinction massive.

Effets complexes du réchauffement

Faut-il y voir un effet vicieux du changement climatique ? Difficile à dire, tant les facteurs qui régissent l’état de la glace de mer et le mouvement des icebergs sont nombreux et complexes. « Un réchauffement entraîne la fonte de la surface des glaciers, qui va tomber dans l’eau froide, regeler, et finalement former une banquise plus longue. Mais il peut aussi créer des zones de fractures plus sensibles, comme ce qu’il se passe en montagne avec les avalanches, et ainsi favoriser le décrochage d’icebergs », illustre le directeur de recherches.

Les changements globaux affectent chaque environnement local de manière différente, à différentes échelles, en fonction de ses caractéristiques propres. Si bien que les populations de manchots sont différemment touchées, selon leur localisation. « En Antarctique de l’Est par exemple, les populations sont en phase de stabilisation, alors que dans la péninsule elles sont en train de sérieusement baisser », conclut Yan Ropert-Coudert.

Audrey Garric et Marion Spée

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Photos Reuters



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