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Les voies impénétrables du désir

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« Le désir est toujours désir de quelque chose », nous dit Socrate par la voix de Platon dans son indispensable Banquet. Et c’est parce que ce « quelque chose » nous manque que nous en sentons le « besoin vital ».

Qu’est-ce que le désir ?

Le désir philosophique peut ainsi se définir comme une tension vers le « désirable », quel que soit ce « désirable », objet, sujet, état de fait… Dans cette conception du « désir/manque », la plénitude et la satisfaction découlent de la possession de ce qui nous est « désirable ». Les philosophes de l’Antiquité grecque soulignent ainsi le lien du désir au manque et de l’attention portée aux passions qui sont susceptibles de nous faire souffrir. La psychanalyse a pris le relais de la philosophie dans cette curieuse OPA sur le désir. Et Freud paraît être, lui-même, un philosophe de l’Antiquité lorsqu’il assigne au désir une place centrale dans la théorie psychanalytique. Nécessité de connaître ses désirs profonds pour éviter le mal-être lié au manque.

Mais pour Freud, désir et plaisir sont fondamentalement liés, le désir étant la trace du tout premier ressenti de plaisir, car on ne peut désirer que ce que l’on a déjà connu.

Les approches philosophique et psychanalytique nous sont depuis longtemps indispensables pour la compréhension du « sujet » et de son libre arbitre. Elles pêchent cependant par leur dimension spéculative et profondément subjective. Les étonnantes recherches neuro-psycho-biologiques menées maintenant depuis plusieurs décennies au monde entier nous offrent des arguments solides pour repenser de nombreuses questions engageant le cerveau et la psyché, tout particulièrement en ce qui concerne le concept de « désir » pour lequel Serge Stoléru vient de publier une remarquable synthèse.

Neuro-psycho imagerie

Les neuro-hormones sont maintenant bien connues, chacun a entendu parler d’adrénaline, de sérotonine, de dopamine… Ces neuro-hormones sont les courroies de transmission de notre machine cérébrale extrêmement sophistiquée – on parle du cerveau humain comme de l’objet le plus complexe de l’univers – qui concourent tant au fonctionnement cérébral qu’à la production des pensées, des images et du langage. C’est certainement cette complexité – et non duplicité – qui oppose les nombreux détracteurs de la réalité biologique. Non, la biologie n’est pas un adversaire de la psychologie et la compréhension des mécanismes bio-comportementaux n’est pas antinomique avec la psychologie et la psychanalyse. Biologie et psychisme sont des concomitants – c’est-à-dire des activités qui se produisent en même temps – de notre cerveau humain. Les considérables progrès en imagerie cérébrale fonctionnelle (scanner, I.R.M…) depuis les vingt dernières années ont permis de mieux comprendre les voies neuronales, les centres d’activation ou d’inhibition des fonctions psychiques et, dans une certaine mesure, la façon dont le cerveau traite les informations, les émotions, les sentiments… Tout ceci étant confirmé par des dizaines d’expérimentations issues de chercheurs de nombreuses nationalités.

Serge Stoléru est psychiatre, docteur en psychologie, chercheur à l’unité Inserm de l’hôpital Paul-Brousse à Villejuif, et l’un des premiers à avoir utilisé des techniques de neuro-imagerie fonctionnelle pour comprendre les bases neurobiologiques impliquées dans la sexualité et, tout particulièrement, le désir sexuel.

Les voies du désir

C’est par des expériences à la fois très simples mais démonstratives et amplement prouvées par la répétition des résultats dans le même sens, que nous pouvons aujourd’hui mieux comprendre cette implication du cerveau dans nos comportements amoureux. Lorsque par exemple dans l’étude de Lisa Weling, de l’université d’Aberdeen, on montre très clairement que la féminité du visage des femmes attire plus particulièrement les hommes les jours où ils présentent un taux de testostérone plus élevé. Lorsque plusieurs études semblent souligner pour une part le caractère constitutionnel de la fréquence sexuelle.

Outre les hormones (testostérone, prolactine, hormone lutéinique…) et les neuro-hormones (dopamine, sérotonine…), qui sont des courroies de transmission du « désir », des voies neuronales ont bien été identifiées : l’hypothalamus (carrefour décisionnel de l’activation ou de l’inhibition du désir sexuel), le système limbique (très impliqué dans les émotions), des zones qui activent le désir sexuel comme le cortex cingulaire antérieur, l’amygdale, la substance noire… des zones qui inhibent le désir comme le cortex orbito-frontal… N’oublions pas la symbolique des étymologies quand, en grec, le thalamus est « la chambre d’amour ».

La complexité de cette activation/inhibition est aujourd’hui mieux connue. Le remarquable ouvrage de Serge Stoléru* nous permet d’entrer dans cette mécanique complexe, de la relativiser et de l’intégrer aux données de notre connaissance psychologique pour comprendre la place des mécanismes cérébraux dans l’accomplissement de l’une des grandes énigmes de l’humain : le désir amoureux et sexuel.

Serge Stoléru sera l’invité – avec moi-même – de Mathieu Vidard dans la Tête au Carré sur France Inter mercredi 21 septembre de 14 à 15 heures.

 

 

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* Serge Stoléru, Un cerveau nommé désir, sexe, amour et neurosciences, Éditions Odile Jacob, 2016.

 

 

 

A quoi sert le sexe ?

 

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L’atelier des idées des éditions Belin collationne des réflexions nécessaires à notre compréhension du monde. C’est Anna Alter qui a recueilli les réponses de trois grands experts à cette question : A quoi sert le sexe ? Mireille Bonierbale est psychiatre et sexologue, directrice des enseignements de sexologie à l’université d’Aix Marseille, elle est l’une des fondatrices de la sexologie en France ; Michel Bozon est sociologue, il a notamment dirigé avec Nathalie Bajos la grande enquête sur La Sexualité des français parue en 2008 aux éditions La Découverte ; Pierre Henri Gouyon est biologiste, il réfléchit plus particulièrement sur la grande aventure de l’évolution animale et en particulier de la sexualité.

A quoi sert donc le sexe ? Cette drôle de question, d’ordinaire ne se pose pas. « Elle n’effleure même pas l’esprit quand les corps se frottent, se caressent et s’emboîtent. Est-ce qu’on s’interroge sur l’utilité du nez au milieu de la figure ? » Cela paraît tellement naturel qu’il n’y a pas utilité à y répondre, se dit-on.

C’est avant tout un apprentissage

Or l’on apprend que le sexe est fondamentalement appris, au plan de ses comportements, et construit par la culture et la société. C’est ainsi que la sexualité d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier en raison des références qui construisent notre monde de l’intime. « Le sexe n’est pas naturel, cela s’apprend. Souvenez-vous de l’histoire de Victor de l’Aveyron, un « enfant sauvage » qui fascina les hommes des Lumières à la fin du XVIIIe siècle… découvert à l’âge de onze ans, après avoir grandi dans les forêts de l’Aveyron sans jamais de contact avec la société des hommes… il ne réussit jamais à apprendre à parler… on peut faire l’hypothèse que, n’ayant pas eu de liens avec d’autres humains, n’ayant pas connu de socialisation au contact de ses semblables, Victor ne savait rien faire sur le plan sexuel » « L’être humain doit nécessairement apprendre culturellement ce qu’il a à faire sexuellement. »

De l’animal à l’humain

Mais à quoi sert donc le sexe pour l‘espèce et pour l’évolution ? En réalité, sexe et reproduction ne sont pas obligatoirement liés. « Pour fabriquer des descendants, les bactéries se scindent en deux cellules-filles qui sont des clones exacts de leur « mère »… » La vie peut également se reproduire sans mâle, comme dans le cas des lézards fouette-queue du désert du Sonora de l’Arizona, les femelles s’accouplant entre elles pour ovuler. Elles déclenchent leur ovulation à la suite de parades nuptiales entre elles, « les unes faisant le mâle, les autres restant elles-mêmes, et ce à tour de rôle. Ensuite, chacune va pondre ses œufs dans un coin. » La vie sexuelle animale est très complexe et variée, sexualité et fécondité n’étant pas toujours intimement liées. Dans l’humanité, par contre, ces deux dimensions vont progressivement devenir autonomes pour constituer la sexualité qui est la nôtre aujourd’hui.

Chez l’humain actuel, la sexualité des femmes et celles des hommes sont assez fondamentalement différentes. Désir, plaisir, soupirs… résonnent sur des tempos distincts. « La sexualité fait partie des grands équilibres de notre vie. Elle permet de se sentir bien dans son corps et dans son cœur. Mais les réponses sexuelles des femmes ne sont pas équivalentes à celles des hommes qui n’ont ni les mêmes rythmes ni les mêmes fantasmes… La sexualité féminine est une sexualité prioritairement ressentie, la sexualité masculine une sexualité essentiellement agie. »

Riche de ces trois expériences très complémentaires, ce livre répond en profondeur aux questions que nous nous posons tous sur le sexe, l’amour, la relation entre humains.

A quoi sert le sexe ? de Mireille Bonierbale, Michel Bozon et Pierre Henri Gouyon, Belin, 2015.

A quoi

L'actualité vue par un scientifique 2011-02-22 22:26:55

Dans Le Monde d’hier, un article percutant du psychiatre Christophe Dejours, spécialiste de la souffrance au travail, alertait sur les éléments de la gestion des entreprises qui accroissent cette souffrance. Parmi eux il en est un qui fait écho au vécu de nombreux chercheurs :

« Parmi les outils de gestion, on a montré que le plus délétère de tous pour la santé mentale est l’évaluation individualisée des performances. Couplée à la menace sur l’emploi, cette méthode d’évaluation se mute en management par la menace. Elle introduit la peur comme méthode de gouvernement, et elle monte tous les travailleurs les uns contre les autres, déstructurant ainsi les solidarités et le vivre-ensemble. La solitude et la désolation se sont abattues sur le monde du travail, aboutissant à une détérioration tellement profonde des relations de travail que certains finissent par se suicider sur les lieux mêmes de leur activité.

En exaltant la performance individuelle, les nouvelles méthodes de gestion ont déstructuré le travail collectif. L’augmentation des pathologies de surcharge (burn-out, karôshi(mort par excès de travail), troubles musculo-squelettiques, dopage) montre que les gens travaillent de plus en plus, cependant que la productivité baisse. C’est que les ressorts de la coopération ont été systématiquement ignorés, alors que le capital de coopération accumulé par la culture a été pillé sans être renouvelé. »

Sans doute la situation dans certaines entreprises est-elle d’un autre niveau par rapport à ce que l’on connaît dans les laboratoires. Mais à la lecture de cet article, on ne peut que frémir quand on constate combien la culture managériale que Christophe Dejours combat est bien celle qui est mise en oeuvre dans les universités et laboratoires. On peut encore lire, sur le site du Premier Ministre, un communiqué sur la « revalorisation des carrières des enseignants-chercheurs » où l’on trouve cette phrase typique : « Le plan met en place une politique, nouvelle, de rémunérations individualisées via de fortes primes, afin que soit mieux reconnue la qualité pédagogique et scientifique des enseignants. » Ce plan est détaillé par Valérie Pécresse , qui affirme : « C’est pourquoi, je veux : Passer d’une logique de parcours indifférencié à la reconnaissance des qualités individuelles, valoriser l’engagement professionnel et l’excellence »

Ces écrits datent du 20 octobre 2008. Quelques jours plus tard, le gouvernement diffusait un projet complémentaire  de décret sur la modulation individuelle du service des enseignants-chercheurs. On connaît la suite : les universités ont connu le mouvement de grève le plus long de leur histoire.

L’espoir de la recherche freiné par la peur de la connaissance

Une fois de plus le Professeur Frydman vient de réaliser une prouesse scientifique. Il a permis à une famille, dont la fille est porteuse d’une maladie génétique, d’avoir un autre enfant qui ne soit pas porteur de la maladie ; qui plus est, grâce à un simple prélèvement sur le cordon ombilical du bébé, il sera probablement possible de guérir sa soeur aînée.

Cette percée scientifique arrive bien tard dans notre pays (cela fait 6 ans que cela existe dans d’autres pays),  en raison du cadre juridique extrêmement contraint concernant ces questions. Cette technique a été autorisée par la révision de la loi de bioéthique de 2004, mais le décret permette effectivement la mise en oeuvre n’est arrivé que fin 2006. Coïncidence, c’est aujourd’hui que débute à l’Assemblée Nationale l’examen de la révision de cette loi de bioéthique. Au cours d’une conférence de presse, le professeur Frydman a déploré « le maquis de précautions sur le plan législatif ». « A force de vouloir mettre de l’idéologie sans cesse », cela « bloque les choses ».

Idéologie, le mot est lâché. Et il est juste. Depuis l’annonce ce matin de ce progrès scientifique et social, les réactions pleuvent : Christine Boutin, par exemple, évoque une « instrumentalisation de la personne » : « On a franchi un pas excessivement grave. Avec un tel +progrès+, l’homme devient un objet de consommation et un matériau ». C’est à croire que ceux qui réagissent ainsi se sont arrêté aux titres des dépêches, qui parlent de « bébé-médicament », terme terrifiant qui donne le sentiment qu’on conçoit un bébé au seul motif de son intérêt thérapeutique, voire qu’on le détruit après s’en être servi. Nous sommes à mille lieues de la réalité de la famille qui a connu le double événement, le « double espoir » pour René Frydman, de pouvoir à la fois avoir un second enfant qui ne soit pas atteint par la maladie, et de pouvoir guérir l’aînée simplementen prélevant un peu de sang de son cordon. Evoquer l’idée que cette famille aurait conçu cet enfant uniquement pour soigner l’aînée est tout simplement absurde : avoir un second enfant n’est pas une pratique si exceptionnelle pour qu’on puisse la juger avec suspicion ! Parler d’objet de consommation parce qu’on va prélever du sang dans le cordon est à des années-lumières de la réalité de cette technique. Que devrais-je penser de moi-même quand je vais donner mon sang, que je suis un objet de consommation ?

Cet épisode illustre bien le caractère irrationnel qui entoure certains responsables publics quand il s’agit de conception. Avec la recherche sur l’embryon il en est de même. La confusion est entretenue sur ce qu’est réellement un embryon, souvent confondu avec un foetus. Le stade embryonnaire ne dure que huit semaines, et on parle de foetus au-delà. Dans la situation actuelle, il reste interdit de faire des recherches sur l’embryon, sauf dérogation accordée par l’agence de biomédecine à condition de respecter pas moins de sept critères. Ceux qui s’opposent à la recherche sur l’embryon ont-ils véritablement conscience qu’un embryon n’est pas une personne humaine, même s’il l’est potentiellement ? Au nom de quoi préfèrent-ils que l’on détruise des embryons créés dans le cadre de projets de fécondation in vitro, et devenus sans objet parce qu’une grossesse a été menée à son terme, plutôt que de faire de la recherche dessus ? Finalement, qui a peur de la connaissance ?

Les femmes sont-elles « excellentes » ?

Récemment, je disais que le recours systématique au terme d' »excellence » était en train de tuer l’excellence et l’autonomie. Un courrier administratif me conduit à revenir sur ce terrain, et à poser la question (provocatrice évidemment) : les femmes sont-elles « excellentes » ?
Ce courrier vient de la direction du CNRS, qui s’émeut du fait que les Primes d’Excellence Scientifiques, mises en place dans le cadre de la politique gouvernementale, et fortement contestées, ont profité principalement aux hommes : 642 hommes et 153, soit un rapport de 1 à 4, alors qu’il y a 32% de chercheuses au CNRS. Qu’en conclure ? Que les femmes ne sont pas aussi excellentes que les hommes ?
La direction du CNRS est ennuyée, et incite les femmes à candidater. Il faut dire que la mise en place de la Prime d’Excellence Scientifique a suscité beaucoup de contestations, à tel point que de nombreux chercheurs ont décidé de la boycotter, comme Didier Chatenay, médaille d’argent du CNRS par exemple. L’argumentation est simple : la recherche est un processus collectif, et la focalisation sur quelques personnes est dévastatrice dans les collectifs de travail. Au CNRS, en 2010, seuls 20% des chercheurs ont candidaté pour avoir cette prime. Y aurait-il 80% de médiocres ? Reconnaître les talents est nécessaire. Il y a divers moyens, à commencer par la possiblité de franchir les échelons de la carrière de manière plus rapide, et revaloriser celles-ci.
Mais le moyen utilisé avec la Prime d’Excellence Scientifique est contre-productif.  Pour candidater à une telle prime, il faut considérer qu’on est soi-même excellent. Et cela peut être totalement contradictoire avec la psychologie de nombreux chercheurs, quand bien même ceux-ci sont, de fait, d’un très bon niveau. Etre chercheur, c’est se trouver en permanence confronté à sa propre ignorance. C’est se heurter à des phénomènes qu’on ne comprend pas. C’est passer des mois, des années à tenter des approches pour résoudre un problème, et s’apercevoir qu’on n’y arrive pas. C’est tâtonner, faire des erreurs. C’est côtoyer des gens dont on a toujours le sentiment qu’ils sont plus brillants que soi-même. Dès lors, rédiger un dossier pour prouver qu’on est excellent est une démarche compliquée. Un collègue mathématicien siégeant dans des commissions de sélection de projets européens de recherche m’expliquait récemment que des dossiers français avaient été rejetés parce qu’il n’avaient pas apporté, dans le dossier, la preuve de leur excellence. Des dossiers qui venaient pourtant d’institutions qui comptent parmi les meilleures au monde. Mais la commission  n’avait pas le droit de prendre en compte des éléments non-présents dans le dossier…
Mais revenons aux femmes. De nombreuses études qui tentent de comprendre pourquoi il y a beaucoup moins de femmes poursuivant des études de sciences dures ont pointé le fait suivant : à niveau égal, une lycéenne évalue son niveau beaucoup plus modestement qu’un lycéen. Parions qu’il en est de même chez les chercheurs. Bref, s’il y a moins de femmes titulaires de la prime, c’est en grande partie à cause d’un phénomène d’auto-censure.
Que faut-il en conclure ? Pour le CNRS, il faut inciter les femmes à candidater. Mais il faudrait plutôt faire le contraire, et prendre acte que cette manière de traiter de la recherche, en parlant d’excellence à tous les étages, est tout simplement contraire au fonctionnement même de la recherche, et est en fin de compte le premier ennemi… de l’excellence.  Car cette présentation de notre métier est très dissuasive. Dissuasive vis-à-vis de tous ceux qui, modestes, ne se voient pas en train de rouler des mécaniques pour prouver qu’ils sont les meilleurs. Je me souviens d’une conférence de Laurent Schwartz, un des plus grands mathématiciens du 20ème siècle, qui expliquait que pendant toute sa vie il pensait être mauvais… et qu’un jour il serait démasqué. Aurait-il candidaté pour une prime d’excellence scientifique ? Pas sûr.

1/1/11, bonne année ou fin du monde ?

Georges Charpak, ce grand physicien malheusement décédé il y a quelques mois, avait consacré une partie de sa vie à lutter contre l’obscurantisme, culminant avec son ouvrage « Devenez sorcier, devenez savant ». Il aurait sans doute été épouvanté de constater une manifestation supplémentaire du délire de quelques groupes, qui se produit dans la haute vallée de l’Aude. C’est dans ces premiers renforts des Pyrénées que se déroule un événement stupéfiant : l’afflux massif de personnes persuadées que la fin du monde est pour bientôt, et que seul le village de Bugarach sera épargné. Pour bientôt, c’est-à-dire pour le 12 décembre 2012, soit le 12/12/12.

Mais pourquoi attendre si longtemps pour la fin du monde ? le 1/1/11, c’est-à-dire aujourd’hui, sonne bien aussi. Remarquez, après avoir passé sans encombre le 9 septembre 2009, le 10 octobre 2010, on se demande ce qui va bien pouvoir arriver en décembre 2012… Et puis amusons nous un peu. Imaginons que nous ayons 4 doigts au lieu de 5 à chaque main. Il est fort à parier que nous ne compterions pas en base 10 (liée à nos 10 doigts), mais en base 8 (en octal). Et alors, nous ne serions pas en 2012, mais en 3734. Le mois de décembre serait noté 14, bref le 12 décembre 2012, converti en base 8, deviendrait le 14/14/3734. Nettement moins frappant pour une fin du monde. Et la date d’aujourd’hui serait le 1/1/3733.

Alors voici une bonne résultion de début d’année, pour tous ceux qui se laissent prendre aux prédictions catastrophistes : si la date de la fin du monde dépend du nombre de doigts de nos mains, est-il vraiment raisonnable d’aller troubler la beauté d’un petit village de l’Aude ?

Bonne année quand même !

Quand l’ « excellence » tue l’excellence et l’autonomie

Il y a des mots qu’on n’ose plus prononcer tant ils ont été trahis. Le mot « travail » a été abimé par un pouvoir qui n’a de cesse de privilégier ceux qui s’enrichissent grâce à leur capital plutôt que par leur force de travail, tout comme le mot « autonomie » appliqué aux universités pour mieux cacher leur pilotage étroit par le pouvoir politique, et maintenant le terme « excellence », mis à toutes les sauces à tel point que les chercheurs ne peuvent plus l’utiliser sans sourire en coin. Dans toute la France, ces derniers sont happés par le grand loto du « grand emprunt », assorti de promesses de gains faramineux, et dont chacun sait qu’il masque la baisse des crédits budgétaires des laboratoires et universités. En 2011, les budgets octroyés par le CNRS à ses laboratoires va chuter de 11% en moyenne, ce qui signifie des baisses allant jusqu’à 30% pour certains laboratoires. Pour les universités, la situation est critique selon les termes du trio qui vient de remporter les élections à la Conférence des Présidents d’Universités :

« Nous allons être confrontés à un véritable effet de ciseau, avec un transfert de charges de plus en plus important sans transfert corrélatif des ressources permettant d’y faire face.

Le risque est grand que devant nos besoins récurrents, l’Etat ne soit pas en mesure de tenir ses engagements et laisse les universités désormais « autonomes » affronter seules leurs difficultés.« 

Ce n’est pas une réelle surprise : Nicolas Sarkozy avait annoncé que le coût du « grand emprunt » serait pris en charge par le biais d’une diminution des crédits budgétaires : en bref, ce sont les perdants qui paieront pour les gagnants, comme au loto. C’est donc une question de survie pour les universités et laboratoires que de répondre à ces appels d’offre. Les récents propos du conseiller de Nicolas Sarkozy pour la médecine, Arnold Munich, qui évoquent la perspective pour les organismes de recherche de « réduire leur voilure », traduisent bien la tension qui règne :

«Il va y avoir du remue-ménage. Ca va tanguer dans les prochaines semaines. Ca va faire mal. Il y a des gens qui pensent qu’ils sont bons et qui ne seront pas retenus et d’autres qui ne croyaient pas en eux et qui vont être retenus. On va avoir un paysage drôlement secoué début 2011 par les résultats des appels d’offres»

Tout cela pousse à accepter l’inacceptable.

L’inacceptable, ce sont les pressions des sous-marins du pouvoir qui expliquent à chacun que s’ils veulent gagner il faudra accepter des restructurations forcées. En réalité, le gouvernement ne veut pas financer l’ensemble de l’enseignement supérieur et de la recherche. Il veut se limiter à ce qu’il croit être le plus « excellent », et faire des universités à plusieurs vitesses. Il s’agit, au sein même des universités, de choisir ce qu’il veut soutenir, et laisser tomber le reste. Cette vision à courte vue tue l’excellence dont elle se réclame, ainsi que l’autonomie réelle.

Elle tue l’excellence, car la recherche ne peut se développer qu’en étant présente sur tous les fronts du savoir. Certes, à certains moments des sujets apparaissent sous le feu des projecteurs, pendant que d’autres semblent dépassés. Mais avec un peu de recul, on se rend compte que comme pour l’habillement, les modes évoluent, et ce qui semblait dépassé hier peut revenir sur le devant de la scène. Un exemple flagrant est celui de la virologie, qui était passée de mode au seuil des années 80, avant que le virus du SIDA ne fasse son apparition. Heureusement, il restait quelques équipes, comme celle du Professeur Montagner, pour continuer à faire de la recherche dans ce secteur. Personne aujourd’hui n’oserait contester l’« excellence » des travaux de Montagner. Si les modalités actuelles de financement de la recherche avaient été en oeuvre au début des années 80, il n’est pourtant pas certain qu’il aurait pu continuer ses travaux.

La méthode du gouvernement tue aussi l’autonomie réelle. Car il ne s’agit pas de laisser les universités réfléchir à leur manière de se développer, de définir ce qui est souhaitable pour les étudiants, comment renforcer les coopérations entre elles. Il s’agit de leur imposer des modalités de fonctionnement remettant en cause la démocratie et la collégialité. Où est l’autonomie ? Les financements du « grand emprunt » devront être gérés par des structures à « gouvernance forte ». Une manière de dire qu’il ne faut pas que les universités s’en chargent directement… Une manière aussi d’avouer que la loi sur l’autonomie des universités, dont Valérie Pécresse assure en permanence le service après-vente, n’est qu’un leurre.

Autonomie, excellence ? Ces mots sont ont été vidés de leur sens, c’est en leur nom qu’on torpille les universités et les laboratoires.

Le grand écart du gouvernement sur les cellules souches

Valérie Pécresse, a affirmé jeudi qu' »au stade actuel, on (était) obligé de continuer la recherche sur les cellules souches embryonnaires ». Visitant un laboratoire de thérapie cellulaire, la ministre de la recherche a affirmé le besoin d’effectuer ce type de travaux. Pourtant, le gouvernement Fillon est en train de faire passer un texte de loi qui fait tout pour freiner ce type de recherche, dont j’ai déjà écrit au sujet de la recherche sur l’embryon en quoi il constitue une absurdité régressive.

Le projet de loi gouvernemental, destiné à réviser la loi de bioéthique, prévoit ainsi de maintenir un régime d’interdiction pour la recherche sur les cellules souches, assorti d’un régime dérogatoire dans des conditions très contraignantes. Selon la ministre, c’est une position équilibrée. C’est en fait une position hypocrite et néfaste : une interdiction avec dérogation est en fait une manière de caresser dans le sens du poil les lobbies qui s’opposent à ce type de recherche, en tentant de ne pas être totalement déconnecté des chercheurs.  Cette position est contestée par l’Office parlementaire d’évaluation des choix sceitnfiques et techniques (page 195), ou encore le Conseil d’Etat.

Cette position hypocrite est surtout un vrai frein à la recherche. Certes, il est possible dans des conditions très limitées de faire de la recherche. Mais la procédure est très lourde, et contribue à empêcher la plupart des chercheurs de se lancer dans ce type de recherche, même quand cela serait justifié. Les conditions qui sont posées sont drastiques, font référence à l’obtention de progrès thérapeutiques majeurs, ce qui est fortement subjectif. La recherche est un processus fait de hasard, où de grandes avancées sont issues de travaux qui n’avaient pas prévu qu’ils aboutiraient aux applications qui adviennent. A partir de là, limiter la recherche aux travaux qui prévoient d’emblée des « progrès thérapeutiques majeurs », c’est laisser de côté la recherche à fin de connaissance plus fine des processus en jeu dans la reproduction humaine et la biologie de la cellule. La situation actuelle n’interdit pas totalement la recherche, mais elle empêche la recherche la plus fondamentale, ancrée dans le long terme.

Il est temps d’assumer pleinement le besoin pour la science d’effectuer de la recherche sur l’embryon et sur les cellules souches.  Ce n’est pas avec une petite visite de laboratoire que Valérie Pécresse réduira le grand écart entre ses discours et la réalité législative et vécue par les chercheurs.



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