Les femmes sont-elles « excellentes » ?

Récemment, je disais que le recours systématique au terme d’ »excellence » était en train de tuer l’excellence et l’autonomie. Un courrier administratif me conduit à revenir sur ce terrain, et à poser la question (provocatrice évidemment) : les femmes sont-elles « excellentes » ?
Ce courrier vient de la direction du CNRS, qui s’émeut du fait que les Primes d’Excellence Scientifiques, mises en place dans le cadre de la politique gouvernementale, et fortement contestées, ont profité principalement aux hommes : 642 hommes et 153, soit un rapport de 1 à 4, alors qu’il y a 32% de chercheuses au CNRS. Qu’en conclure ? Que les femmes ne sont pas aussi excellentes que les hommes ?
La direction du CNRS est ennuyée, et incite les femmes à candidater. Il faut dire que la mise en place de la Prime d’Excellence Scientifique a suscité beaucoup de contestations, à tel point que de nombreux chercheurs ont décidé de la boycotter, comme Didier Chatenay, médaille d’argent du CNRS par exemple. L’argumentation est simple : la recherche est un processus collectif, et la focalisation sur quelques personnes est dévastatrice dans les collectifs de travail. Au CNRS, en 2010, seuls 20% des chercheurs ont candidaté pour avoir cette prime. Y aurait-il 80% de médiocres ? Reconnaître les talents est nécessaire. Il y a divers moyens, à commencer par la possiblité de franchir les échelons de la carrière de manière plus rapide, et revaloriser celles-ci.
Mais le moyen utilisé avec la Prime d’Excellence Scientifique est contre-productif.  Pour candidater à une telle prime, il faut considérer qu’on est soi-même excellent. Et cela peut être totalement contradictoire avec la psychologie de nombreux chercheurs, quand bien même ceux-ci sont, de fait, d’un très bon niveau. Etre chercheur, c’est se trouver en permanence confronté à sa propre ignorance. C’est se heurter à des phénomènes qu’on ne comprend pas. C’est passer des mois, des années à tenter des approches pour résoudre un problème, et s’apercevoir qu’on n’y arrive pas. C’est tâtonner, faire des erreurs. C’est côtoyer des gens dont on a toujours le sentiment qu’ils sont plus brillants que soi-même. Dès lors, rédiger un dossier pour prouver qu’on est excellent est une démarche compliquée. Un collègue mathématicien siégeant dans des commissions de sélection de projets européens de recherche m’expliquait récemment que des dossiers français avaient été rejetés parce qu’il n’avaient pas apporté, dans le dossier, la preuve de leur excellence. Des dossiers qui venaient pourtant d’institutions qui comptent parmi les meilleures au monde. Mais la commission  n’avait pas le droit de prendre en compte des éléments non-présents dans le dossier…
Mais revenons aux femmes. De nombreuses études qui tentent de comprendre pourquoi il y a beaucoup moins de femmes poursuivant des études de sciences dures ont pointé le fait suivant : à niveau égal, une lycéenne évalue son niveau beaucoup plus modestement qu’un lycéen. Parions qu’il en est de même chez les chercheurs. Bref, s’il y a moins de femmes titulaires de la prime, c’est en grande partie à cause d’un phénomène d’auto-censure.
Que faut-il en conclure ? Pour le CNRS, il faut inciter les femmes à candidater. Mais il faudrait plutôt faire le contraire, et prendre acte que cette manière de traiter de la recherche, en parlant d’excellence à tous les étages, est tout simplement contraire au fonctionnement même de la recherche, et est en fin de compte le premier ennemi… de l’excellence.  Car cette présentation de notre métier est très dissuasive. Dissuasive vis-à-vis de tous ceux qui, modestes, ne se voient pas en train de rouler des mécaniques pour prouver qu’ils sont les meilleurs. Je me souviens d’une conférence de Laurent Schwartz, un des plus grands mathématiciens du 20ème siècle, qui expliquait que pendant toute sa vie il pensait être mauvais… et qu’un jour il serait démasqué. Aurait-il candidaté pour une prime d’excellence scientifique ? Pas sûr.