Quand l’ « excellence » tue l’excellence et l’autonomie

Il y a des mots qu’on n’ose plus prononcer tant ils ont été trahis. Le mot « travail » a été abimé par un pouvoir qui n’a de cesse de privilégier ceux qui s’enrichissent grâce à leur capital plutôt que par leur force de travail, tout comme le mot « autonomie » appliqué aux universités pour mieux cacher leur pilotage étroit par le pouvoir politique, et maintenant le terme « excellence », mis à toutes les sauces à tel point que les chercheurs ne peuvent plus l’utiliser sans sourire en coin. Dans toute la France, ces derniers sont happés par le grand loto du « grand emprunt », assorti de promesses de gains faramineux, et dont chacun sait qu’il masque la baisse des crédits budgétaires des laboratoires et universités. En 2011, les budgets octroyés par le CNRS à ses laboratoires va chuter de 11% en moyenne, ce qui signifie des baisses allant jusqu’à 30% pour certains laboratoires. Pour les universités, la situation est critique selon les termes du trio qui vient de remporter les élections à la Conférence des Présidents d’Universités :

« Nous allons être confrontés à un véritable effet de ciseau, avec un transfert de charges de plus en plus important sans transfert corrélatif des ressources permettant d’y faire face.

Le risque est grand que devant nos besoins récurrents, l’Etat ne soit pas en mesure de tenir ses engagements et laisse les universités désormais « autonomes » affronter seules leurs difficultés.« 

Ce n’est pas une réelle surprise : Nicolas Sarkozy avait annoncé que le coût du « grand emprunt » serait pris en charge par le biais d’une diminution des crédits budgétaires : en bref, ce sont les perdants qui paieront pour les gagnants, comme au loto. C’est donc une question de survie pour les universités et laboratoires que de répondre à ces appels d’offre. Les récents propos du conseiller de Nicolas Sarkozy pour la médecine, Arnold Munich, qui évoquent la perspective pour les organismes de recherche de « réduire leur voilure », traduisent bien la tension qui règne :

«Il va y avoir du remue-ménage. Ca va tanguer dans les prochaines semaines. Ca va faire mal. Il y a des gens qui pensent qu’ils sont bons et qui ne seront pas retenus et d’autres qui ne croyaient pas en eux et qui vont être retenus. On va avoir un paysage drôlement secoué début 2011 par les résultats des appels d’offres»

Tout cela pousse à accepter l’inacceptable.

L’inacceptable, ce sont les pressions des sous-marins du pouvoir qui expliquent à chacun que s’ils veulent gagner il faudra accepter des restructurations forcées. En réalité, le gouvernement ne veut pas financer l’ensemble de l’enseignement supérieur et de la recherche. Il veut se limiter à ce qu’il croit être le plus « excellent », et faire des universités à plusieurs vitesses. Il s’agit, au sein même des universités, de choisir ce qu’il veut soutenir, et laisser tomber le reste. Cette vision à courte vue tue l’excellence dont elle se réclame, ainsi que l’autonomie réelle.

Elle tue l’excellence, car la recherche ne peut se développer qu’en étant présente sur tous les fronts du savoir. Certes, à certains moments des sujets apparaissent sous le feu des projecteurs, pendant que d’autres semblent dépassés. Mais avec un peu de recul, on se rend compte que comme pour l’habillement, les modes évoluent, et ce qui semblait dépassé hier peut revenir sur le devant de la scène. Un exemple flagrant est celui de la virologie, qui était passée de mode au seuil des années 80, avant que le virus du SIDA ne fasse son apparition. Heureusement, il restait quelques équipes, comme celle du Professeur Montagner, pour continuer à faire de la recherche dans ce secteur. Personne aujourd’hui n’oserait contester l’« excellence » des travaux de Montagner. Si les modalités actuelles de financement de la recherche avaient été en oeuvre au début des années 80, il n’est pourtant pas certain qu’il aurait pu continuer ses travaux.

La méthode du gouvernement tue aussi l’autonomie réelle. Car il ne s’agit pas de laisser les universités réfléchir à leur manière de se développer, de définir ce qui est souhaitable pour les étudiants, comment renforcer les coopérations entre elles. Il s’agit de leur imposer des modalités de fonctionnement remettant en cause la démocratie et la collégialité. Où est l’autonomie ? Les financements du « grand emprunt » devront être gérés par des structures à « gouvernance forte ». Une manière de dire qu’il ne faut pas que les universités s’en chargent directement… Une manière aussi d’avouer que la loi sur l’autonomie des universités, dont Valérie Pécresse assure en permanence le service après-vente, n’est qu’un leurre.

Autonomie, excellence ? Ces mots sont ont été vidés de leur sens, c’est en leur nom qu’on torpille les universités et les laboratoires.